Blog sur la nature et ses merveilles
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"La vallée qui chante " écrit par Elisabeth Goudge n'est plus édité depuis longtemps. C'est un livre merveilleux qui parle des esprits de la nature.
Je vais vous faire découvrir cette belle histoire..
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Au XVIIIe siècle, dans la ville de Hard, la petite Tabitha Silver a découvert "la vallée qui chante" c'est à deux pas de la ville, un paradis terrestre souterrain, peuplé de créatures fabuleuses, auquel la simplicité de l'enfance peut seule donner accès.
Au début de ce récit féérique et fantastique, la consternation règne dans le petit port de Hard où l'on doit abandonner, faute de crédits, la construction d'un magnifique navire.
Finalement, grâce à l'intercession de Tabitha et de quelques artisans au cœur simple, le peuple de la vallée viendra au secours de la ville et fournira au chantier naval tous les matériaux dont il a besoin.
Un récit merveilleux où chacun retrouvera, le temps d'une lecture, son âme d'enfant.
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Suite de l'histoire
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Tabitha se glissa derrière la fontaine, se dérobant ainsi aux yeux des passants, et se faufila contre la palissade qui entourait le Yard. C'était une de ses voies d'accès, grâce à une brèche dissimulée derrière un tas de planches. Le Yard était pour la petite fille un lieu de délices, comme l'église de la colline ou les fraîches clairières de la forêt; elle s'y trouvait presque si heureuse que dans la Vallée qui chante.
Le Yard longeait la rivière sur un bon demi-mille, épousant la courbe des berges; quais, chantiers et ateliers bourdonnaient comme autant de ruches. Plusieurs navires y étaient en construction; deux canots de marine, quelques barques de pêche, un long-courrier destiné à la ligne des Indes, ce fut vers celui-là que se dirigea Tabitha. Les règlements, renforcés par de sévères objurgations maternelles, interdisaient aux enfants l'accès des chantiers pendant la semaine, mais en pratique cette loi était constamment transgressée? Tabitha n'était pas la seule qui eût découvert des entrées clandestines et sût se faufiler entre les tas de bois, les rouleaux de cordages et les barils de goudron. Si un père ou un grand frère prenait les coupables en flagrant délit, ils en étaient quittes pour une bonne taloche et l'ordre exprès de retourner au logis : ce dont ils ne tenaient aucun compte.
Tabitha enfila donc un petit sentier ménagé entre des piles de bois, fit un brusque écart vers la droite pour éviter son oncle Jacob, louvoya à travers un amoncellement de barils et déboucha enfin sous la poupe du long-courrier. Blottie sous les échafaudages elle contempla, cœur battant, la noble courbes des charpentes qui s'entrecroisent au-dessus de sa tête. Ce n'était encore que le squelette du navire, mais il était déjà splendide, gracieux et robuste à la fois comme un arbre en hiver et tout chargé des promesses de sa future magnificence. L'imagination de la petite fille s'élança vers l'époque où les mâts immenses se dresseraient au-dessus du pont, alors que l'entrelacs merveilleux des aubans, des espars et des vergues le vêtiraient comme ramures et feuillages vêtent les troncs et les branches. Puis les voiles neuves seraient portées à bord, roulées comme des boutons de lis et les panneaux sculptés et peints s'érigeaient sur le château du navire.
Enfin viendrait le jour du lancement, alors que la musique jouerait, que les étendards flotteraient au milieu de l'allégresse universelle. Sur la haute plateforme se tiendrait, avec le maître d'œuvre et le capitaine, la belle dame qui en serait la marraine et briserait sur sa proue une bouteille de champagne. On n'entendrait que le cri des mouettes, le son d'une voix féminine prononçant le nom du navire, le cliquetis du verre brisé, et soudain le beau vaisseau se mettrait en mouvement. Très doucement sa quille glisserait jusqu'à la rivière, le vaisseau s'inclinerait comme pour un salut, un équipage réduit jetterait l'ancre en attendant le reflux. Alors le capitaine et le reste des matelots monteraient à bord; l'officier gravirait la dunette, se coifferait de son tricorne et lentement, avec la marée, le navire descendrait la rivière sous les yeux de toute l'assistance dont la pensée le suivrait jusqu'à son arrivée dans l'océan, lorsqu'il se balancerait au gré des vagues et que ses voiles se déploieraient comme les ailes de cygne.
Cramponnée à l'échafaudage, la petite fille tendait tous ses sens. D'habitude on entendait rire et plaisanter les ouvriers, mais ce jour-là un silence mélancolique enveloppait le chantier. Soudain elle entendit, près d'elle, un sifflement clair et joyeux comme un chant d'oiseau. Lorsqu'il s'arrêta, Tabitha essaya de siffler à son tour; ne pouvant y arriver, elle se contenta d'en fredonner la mélodie en y adaptant les paroles qu'elle aimait :
Les oiseaux du ciel, habitent sur leurs bords
Et font résonner leur voix parmi les rameaux.
On entendit aussitôt des pas étouffés, et bien haut au-dessus de l'enfant une étrange créature fit son apparition, semblable à une gargouille échappée de quelque cathédrale. D'abord parut une barbe grisonnante, puis deux mains énormes aux doigts noueux s'agrippèrent aux planches; au dessus de la barbe se dressa lentement le visage d'un petit vieillard brun et ridé comme un cerneau. Un sourire édenté, en forme de crossant de lune, éclairait ce visage où deux yeux bleus étincelaient près d'un nez crochu, à l'ombre de sourcils broussailleux; De grandes oreilles s'en écartaient à l'horizontale; le vieux suroît de marin qui coiffait cette tête chauve était crânement incliné sur le côté.
- Job ! appela Tabitha
- Dieu te bénisse, fillette ! croassa Job. Il est défendu aux enfants de venir ici.
- Permets moi de monter à bord. Job ! supplia la petite fille. Je t'apporte un bouquet pour ta fête. Un bouquet de primevères !
Elle tendit ses fleurs qu'un rayon de soleil fit resplendir; une bouffée de brise s'éleva, toute chargée de parfum. Pour le vieux Job, c'était le printemps même que l'enfant tendait vers lui, tous les printemps de sa vie entière...
- Fais le tour de ce côté, vilaine petite désobéissante; tu y trouveras l'échelle, bougonna t-il.
Tabitha fila du côté qu'il lui indiquait, escalada prestement l'échelle et se jeta dans les bras que Job lui tendait. Il l'enleva comme une plume, puis la posa sur la carcasse du futur pont aussi doucement que si c'eût été la reine, car il avait pour elle une grande tendresse.
Elle le lui rendait bien : c'était le meilleur ami qu'elle eût au monde. Elle trouvait merveilleux qu'il fût à la fois si jeune et si vieux, si sage et si humble, si joyeux en dépit de tous ses malheurs. Le regardant avec délices, elle lui fourra son bouquet dans les mains.
- Quelles jolies primevères ! dit Job. Il aimait beaucoup les fleurs. Les fenêtres du petit cottage qu'il habitait, rue du Bois, étaient toujours ornées de pots de fleurs et son jardin minuscule était encore mieux fleuri que celui du presbytère. De la poche de son habit rapiécé, Job tira un vaste mouchoir dont il enveloppa le bouquet en attendant de le rapporter chez lui. Les vêtements de Job étaient tout un poème . Très soigneux, le vieillard portait toujours des habits bien lavés et bien repassés (il vivait seul et apprêtait tout cela lui-même), mais comme il détestait faire des emplettes , il mettait tout bonnement ce qu'on voulait bien lui donner. Son habit, qui avait appartenu au précédent maître d'œuvre, le père de Mr Peregrine, était beaucoup trop grand pour lui et fort usagé, mais Job l'avait rapetissé avec des morceaux de différentes couleurs. Ses culottes, don comme son suroît de quelques matelots, étaient en nankin bleu, flottantes et ornées au genou d'une pièce écarlate. Les souliers à boucles venaient du pasteur; comme celui-ci donnait toujours ce qu'il avait de mieux, les boucles étaient d'argent massif, et Job les astiquait si bien qu'elles étincelaient au soleil. Quant à la chemise, héritage de l'avoué Whitebait, qui était fort coquet, elle s'ornait d'un jabot à ruches.
- Qu'est-ce que tu fais, Job ? demanda Tabitha.
-Je perds mon temps, répondit Job d'un ton lugubre, à la grande surprise de la petite fille; car elle l'avait toujours vu absorbé dans son travail. On croyait en général que Mr Peregrine composait les maquettes des splendides sculptures, spécialité du Hard, que Job et ses subordonnés exécutaient ensuite; mais en réalité Mr Peregrine, devenu en vieillissant sujet à des accès de goutte, laissait ce soin presque entièrement à Job. Bien qu'il n'en eût pas conscience, celui-ci était un grand artiste et jusqu'alors Tabitha ne l'avait jamais vu à court d'inspiration.
Elle regarda autour d'elle :
- Quel beau navire ! dit-elle
- Il est mort, répondit Job avec un tel désespoir que la petite fille courut à lui et glissa sa main dans la sienne. Le vieillard et l'enfant restèrent un instant côte à côte, prêtant l'oreille au silence. Et soudain Tabitha, navrée comprit que Job avait dit vrai. Les nobles lignes du vaisseau étaient aussi froides que si elles avaient été faites d'acier et non de bois; aucune voix n'en émanait, chose inaccoutumée pour les navires construits au Hard : Job n'avait vu pareille chose que deux ou trois fois dans sa vie, la petite fille jamais, chaque navire avait, dès sa mise en chantier, une vie propre qui se communiquait à ses ouvriers.
- Mais pourquoi n'est-il pas vivant Job ? chuchota l'enfant.
- Personne ne se soucie de lui, répondit la vieillard. La compagnie des Indes a donné l'ordre de le construire, sans prendre la peine de venir inspecter les travaux; ce n'est pas elle qui paye, comprends-tu ? Son armateur était un certain Richard, ancien capitaine au long cours, qui a eu le caprice de s'offrir un nouveau bâtiment. Il est mort subitement sans laisser un sou pour les travaux, après avoir perdu tout son argent au jeu. La compagnie vient d'annuler la commande et Mr Peregrine en est tellement furieux qu'il a donné l'ordre de démolir le navire.
Tabitha poussa un cri de douleur et d'amour. Ce navire n'était encore qu'une caresse, soit, mais il n'en existait pas moins : un navire ne naît-il pas en même temps que sa charpente ? le démolir ? ce serait tuer un être vivant ! Il sembla à Tabitha que, sous ses pieds, les planches tressaillaient d'un frémissement analogue à celui de la sève montant dans les branches; Job dut le remarquer aussi, car il lui serra la main, si fort qu'il lui fit mal.
- Job! s'écria passionnément la petite fille, ce n'est pas vrai que personne ne se soucie du navire. Nous l'aimons, toi et moi.
- Et puis après ? que veux-tu que nous fassions, un vieil épouvantail comme moi et une gamine déguenillée comme toi ?
- Mais le bateau sait que nous l'aimons !
- Eh oui, il le sait. Quand tu as poussé ce cri de tendresse, j'ai senti qu'il naissait à la vie.
Après un instant de silence, Tabitha arracha sa main de celle de Job et s'élança vers les primevères :
- Elles ne sont pas pour toi, après tout, mais pour Mr Péregrine, dit-elle. Allons tout de suite les lui porter. Le navire ne sera pas démoli.
- Aller chez Mr Péregrine ! s'écria Job, et il poussa un sifflement désapprobateur. Le maître d'œuvre était un gros personnage que sa goutte rendait irritable. On ne nous laisserait pas entrer, acheva Job avec soulagement.
- Nous ne passerons pas la porte, mais par la fenêtre de la bibliothèque, poursuivit Tabitha; d'une main elle saisit le mouchoir plein de primevères, de l'aitre le bras de Job qu'elle entraîna vers l'échelle. Le vieillard avait beau redouter la colère du maître d'œuvre, il se laissa faire passivement tous les deux se trouvèrent bientôt devant la porte du mur qui séparait le Yard du jardin de Mr Péregrine; elle portait un écriteau "privé", afin de bien montrer que son propriétaire seul avait le droit de franchir.
- Cette porte est toujours verrouillée ! suffoqua Job,
- Pas toujours, on oublie quelquefois de pousser le verrou, riposta la petite fille; elle leva le loquet et donna un vigoureux coup de genou dans la porte. Celle-ci céda avec un craquement de mauvaise humeur. Tabitha la franchit, entraînant Job, et la referma derrière elle.
Ils se trouvaient dans le jardin des fleurs, aux bordures de buis, dont les sentiers de gravier serpentaient entre les plates-bandes de giroflées et de myosotis; dans un coin se trouvait la niche de Mignon, si l'on peut donner le nom de niche à la coquette maison couverte de chèvrefeuille et coiffée de tuiles dans laquelle dormait le caniche, sa truffe appuyée sur les pattes de devant; à l'autre extrémité du jardin s'ouvrait la bibliothèque : par la fenêtre ouverte on apercevait Mr Peregrine en train d'écrire à son bureau. Etant un peu dur d'oreille, il n'avait pas entendu la porte s'ouvrir. Tabitha put le contempler à son aise, et resta fascinée par sa perruque.
Mr Peregrine avait conservé la mode du temps jadis, alors que les jeunes gens portaient gilets brochets, habits à basques carrées, jabots de dentelles, bas de soie et souliers à boucles. Sa perruque blanche s'élevait avec majesté au-dessus de son front et se terminait par un double rouleau qui reposait sur le collet de l'habit; à cause d'elle, son propriétaire ne pouvait porter d'autre chapeau qu'un immense tricorne juché au sommet de cet édifice.
Le maître d'œuvre était très beau ce jour-là, avec son habit de velours couleur mûre et son gilet de satin abricot, mais il était aussi très irrité : les yeux lui sortaient de la tête tandis que sa plume grinçait à toute vitesse sur le papier. Il écrivait à la compagnie des Indes ce qu'il pensait du fameux contre-ordres et était passé maître dans l'art de vitupérer élégamment ses correspondants. Cette tâche l'absorbait à tel point qu'il ne soupçonna pas la présence des intrus avant que l'ombre de Job tombât sur le papier et arrêta court sa verve épistolaire. Relevant les yeux, il vit devant lui cette petite friponne de Tabitha Silver et ce vieux Job guenilleux, tous deux au beau milieu de son propre jardin et plantés sous la fenêtre de sa bibliothèque. Il en demeura muet de rage, puis éclata en imprécations :
- Par ma perruque ! Nom d'une baleine et d'un cachalot !
Mais il n'eut pas le temps de poursuivre, car Job ôtait son suroît et Tabitha avait doucement étendu la main pour poser son bouquet sur la lettre commencée. Le regard de Mr Peregrine tomba sur les primevères; chacune d'elles était une coupe minuscule, débordant de lumière, dont le parfum lui rappelait sa jeunesse...Il regarda Job, qui tenait humblement son bonnet pressé sur son cœur. Quel âge pouvait bien avoir ce vieux bonhomme ? pas loin de cent ans, certainement. Il était bien plus ancien que lui sur les chantiers du Yard : que de navires ils avaient construits, tous deux ensemble .Le front de Mr Peregrine se rasséréna; ses yeux lancèrent un éclair :
- Entrez tous les deux, dit-il.
Ils enjambèrent la fenêtre basse et se plantèrent devant Mr Peregrine, Job très intimidé, Tabitha très sûre d'elle depuis qu'elle avait surpris la petite lueur dans les yeux du maître d'œuvre.
- Monsieur commença t-elle, on ne peut pas démolir le navire, il est devenu vivant.
- Vraiment ? dit sèchement le maître d'œuvre.
- Mais oui; Job et moi nous l'aimons, alors il est devenu vivant.
- C'est une vérité vraie, croassa Job.
- Oh, monsieur, on ne peut pas le laisser mourir ! supplia Tabitha.
- Et qui paiera les travaux ?
- Vous avez des tas d'argent à la banque suggéra la petite fille.
- En vérité ? dit Mr Péregrine, d'un air qui eût fait rentrer sous terre tout autre que Tabitha.
- Et tous les gens du Hard ont des économies, poursuit-elle avec intrépidité; dans leur bas de laine, vous avez bien, pu cachées sous la pierre du foyer. Puisque le navire est vivant, ils consentiraient à l'achever sans être payés.
- Tu crois cela ? dit le maître d'œuvre avec une parfait incrédulité. Puis-je demander à qui appartient ce navire ?
- Au Hard
- Qui cela, le Hard ? Job, toi ou moi ?
- Oui est aussi le pasteur, le docteur, Mr Whitebait, enfant nous tous, continuait l'enfant. Et puis la rivière, les marais, les cygnes, les fleurs ... et Mignon.
- Et qui sera son capitaine ?
- Je ne sais pas, répondit Tabitha avec hésitation. Puis regardant les primevères posées sur la lettre inachevée, elle ajouta :
- Je crois qu'il viendra de la Vallée qui chante.
- Qu'est ce que c'est que cela ?
- Je vous y conduirais un jour, promit Tabitha.
Mr Peregrine regarda attentivement la petite fille. Ses prunelles sombres et ardentes lui rappelaient certaines sources des forêts; les yeux de Job, bleus comme la mer, étaient aussi ardents que ceux de l'enfant. Qu'ils étaient donc jeunes, tous les deux ! Il se rappelait encore l'époque où il était aussi jeune que Tabitha. S'il vivait aussi vieux que Job, peut-être retrouverait il sa jeunesse ? Il regarda les primevères et vit qu'elles avaient effacé la dernière phrase de sa lettre; il prit le feuillet et le déchira. Mais il faudrait le recommencer, car Tabitha se faisait bien des illusions sur son état financier; comme tant de riches, il était en réalité très pauvre.
- Je vous remercie de votre visite, dit-il avec beaucoup de courtoisie; malheureusement je ne puis vous accorder ce que vous désirez. Il n'y a pas plus d'argent en banque que de cheveux sur ma tête : mon compte est déficitaire.
Mais Tabitha tint bon.
- A supposer, dit-elle, que nous obtenions gratuitement les voiles, le cuivre, la peinture et les cordages, est-ce que nous pourrions acheter le navire ?
- Nous le pourrions, dit Mr Péregrine, à supposer que nous trouvions à cent mètres d'ici un entrepôt bourré de tout ce qui nous est nécessaire et géré par des anges qui nous en distribueraient gracieusement toutes les richesses. Et maintenant je vous souhaite le bonjour; vous avez certainement autant à faire que moi.
Il plongea sa plume dans l'encre, prit une nouvelle feuille de papier et cessa de s'occuper de ses visiteurs. Ceux-ci enjambèrent tristement la fenêtre, sortirent du jardin et se retrouvèrent dans le Yard.
- Crois-tu aux anges, Job ? demanda Tabitha.
- Oui répondit Job : là-haut dans le ciel où ils jouent de la trompette, mais pas ici-bas à tenir boutique.
Tabitha réfléchit un moment en silence. Pourquoi les gens s'obstinent ils à croire que le paradis est dans le ciel ? pourquoi là plutôt qu'ailleurs ? Le ciel n'est pas plus beau que la terre au printemps. Pourquoi le paradis ne serait-il pas à cent mètres d'eux ? et pourquoi les anges ne tiendraient ils pas boutique, si cela les amuse ? Ce doit être assommant de passer sa vie à souffler de la trompette. Tenir boutique serait une distraction. Elle regarda Job avec un sourire éclatant :
- Alors ne soyons pas tristes. Attendons jusqu'à demain; il arrivera bien quelque chose d'ici là.
- Demain, on commencera à démolir le navire, répondit Job d'un ton lugubre.
- Pas avant le déjeuner, et il peut se passer tant de choses avant le déjeuner ! Oh que j'ai faim ! n'est-il pas bientôt l'heure du dîner ?
En guise de réponse, la grosse cloche du Yard se mit à sonner vigoureusement : c'était l'heure du dîner.
- Te voilà servie, dit Job. Va chercher ton père.
Il retira doucement sa main, lui effleura la joue d'une caresse et la regarda courir vers la forge paternelle. Puis il se laissa tomber sur un tas de planches, les mains pendantes entre les genoux. Il n'avait pas le cœur d'aller manger un morceau. Ce navire, qui s'était éveillé à la vie sous ses pieds, faudrait-il donc le voir démolir !
Au son de la cloche, les ouvriers quittèrent leur travail, pour rentrer au logis, excepté Simon Silver, le père de Tabitha, car il menait dans sa forge si grand tapage qu'il n'avait rien entendu. Aussi sa fille fût-elle obligée d'aller le chercher.
On entendait de loin le rugissement du feu et le fracas du marteau sur l'enclume; la forge illuminée ressemblait à la caverne de Vulcain, le forgeron des dieux. Le feu grondait comme un vent de tempête. Vent et feu peuvent se rendre à leur gré très doux ou très violents : ils sont aussi mystérieux l'un que l'autre, car personne ne sait d'où ils viennent.
Tabitha sourit joyeusement sur le seuil de la forge, les oreilles pleines de bruit, toute baignée de chaleur et le visage illuminé par le feu comme si Midas l'avait touchée pour la transformer en or. "Dîner !" cria t-elle; mais personne ne l'entendit et elle se mit à rire en regardant les hommes s'agiter dans la lueur du feu.
Son père était en train de brandir un lourd marteau; quoiqu'elle le connût pour le plus pacifique des hommes , - après Job - elle ne put s'empêcher de frémir en remarquant sa force extraordinaire.
- Papa ! viens dîner ! viens dîner ! hurla Tabitha en s'élançant aussi près du feu qu'elle osa, et elle se mit à se démener comme un pantin, tenant à pleines mains sa jupe verte, tandis que le reflet des flammes dansait dans ses cheveux. Simon l'aperçut du coin de l'œil et pensa qu'elle ressemblait elle-même à une flamme, la flamme vive d'une chandelle avec son cœur vert nimbé d'or.
- On va dîner, les gars ! cria t-il d'une voix de tonnerre; et le tapage de la forge s'apaisa par degrés. Il ne peut cesser d'un seul coup, comme celui d'une scierie, car il a appelé le feu à la rescousse et celui-ci est comme un cheval au galop qu'il faut arrêter progressivement.
Quand le rugissement faut devenu murmure et l'éclat rougeoyant reflet d'or, Simon Silver prit la main de sa fille et sortit avec elle dans le soleil.
- Bien travaillé en classe, fillette ?
- J'ai passé une excellente matinée, répondit gravement Tabitha.
Son père la regarda de coin, mais elle était si petite qu'il aperçut seulement le sommet de sa tête bouclée. Simon sourit à pleines dents, se souvenant d'avoir été tout pareil au même âge. Il ne restait entre quatre murs que contraint et forcé... excepté à l'heure des repas... Tous deux débouchèrent dans la rue du Cuivre, où le parfum du repas apprêté par Mrs Silver leur arriva sur les ailes du vent. Personne au monde ne faisait le civet comme Mrs Silver.
- où se trouve le paradis, Papa ? demanda Tabitha.
- Là où ta mère fait frire les oignons.
- C'est bien ce que je pensais, dit la petite fille avec satisfaction. Je savais bien qu'il n'était pas uniquement au ciel. A mon idée, il est partout.
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