• Travail chez soi, du fantasme à la réalité

    Travail

     

    Exercer son métier à domicile fait rêver de nombreux salariés. Les uns souhaitent gagner en efficacité, les autres mieux concilier vie professionnelle et vie privée. Le télétravail, panacée ou miroir aux alouettes ? Notre journaliste est rentrée chez elle pour faire l’essai.

    Laurence Lemoine

     

    Bureau ou maison ?

    La pluie ruisselle sur les vitres de la rédaction, je viens de passer une heure dans le métro, dix minutes sous l’averse, je suis de mauvaise humeur. Je vais me faire un café, je croise mes copines près de la machine : « T’as passé un bon week-end ? » On débriefe, je retourne à mon bureau, mon collègue d’en face me demande un avis sur un bouquin, celle de derrière a une bonne blague. Vingt minutes se sont écoulées, je suis levée depuis bientôt trois heures, les journées passent trop vite. Métro + boulot + dodo = stress + surmenage. J’envisage : un, de faire déménager le bureau près de chez moi ; deux, d’aménager un coin bureau chez moi. Je propose un article : « Le télétravail, avantages et inconvénients ». Dans la journée, je reçois des e-mails de mes collègues : « Je compte sur toi pour promouvoir la formule », « Si tu fais passer ça dans nos mœurs, je t’en serai très reconnaissante ».

    L’après-midi, mon sujet est au sommaire du prochain numéro. Tiens, le titre a changé : « Travailler chez soi, du fantasme à la réalité ». Je voyais bien comment faire valoir les avantages, mais on dirait que ma chef aimerait que les inconvénients l’emportent. J’annonce mon intention d’enquêter sur le terrain. Elle traduit : « Tu veux rentrer chez toi, quoi. » J’attrape ma veste.

     

    Mardi

    Premier jour de test : tout n’est que luxe, calme et volupté. Dans la solitude de mon doux chez-moi, je travaille deux fois plus vite, donc deux fois plus. En plus de ça, j’ai pris mon temps ce matin, juste enfilé un jogging pour conduire mon petit chez sa nounou, lu la presse au café, déjeuné devant un DVD, décompressé en mettant la musique à fond, et rêvé à tout ce que je pourrais faire avec ces heures gagnées sur les transports – bricoler, nager, emmener les enfants au manège… Bilan de cette journée : télétravail = du temps pour moi.

    Rendez-vous avec Chine Lanzmann, coach et formatrice. Elle suit majoritairement des femmes créatrices d’entreprise. Je partage son avis : « Travailler chez soi est une promesse d’accomplissement. En général, ce choix intervient à l’arrivée des enfants, pour mieux équilibrer vie professionnelle et vie de famille. L’installation à domicile est aussi une réponse à l’ennui, au sentiment d’avoir atteint un plafond de verre, et à un besoin d’autonomie et de créativité. D’ailleurs, elle débouche souvent sur une activité indépendante. » Je lui confie que ma chef n’est pas trop pour. Et que celle-ci, au détour d’une conversation sur mon portable ce matin, m’a demandé mon numéro de téléphone fixe. Je me suis sentie surveillée. Elle observe : « Le télétravail nécessite une confiance mutuelle. Si vous voulez rassurer votre hiérarchie, donnez-lui d’abord l’occasion d’exprimer ses peurs, c’est un principe de base de la communication non violente, un processus développé dans les années 1970 par le psychologue américain Marshall Rosenberg. Que craint-elle ? Que tout le monde en fasse autant ? Que vous en profitiez pour travailler moins ? Que la communication passe moins bien ? Évoquer ces points l’aidera à mieux accepter vos motivations. »

     

    Mercredi

    Ça pourrait partir en sucette. Je laisse mon réveil sonner cinq fois avant de me lever, je me prélasse dans mon bain, insouciante, je travaillerai plus longtemps ce soir. Dans la matinée, bug sur mon ordinateur, je mets une heure à régler le problème contre dix minutes au journal avec notre technicien attitré. 11 heures, je me dispute avec ma voisine, qui veut me pervertir avec un thé. 14 heures, la nounou appelle, mon fils a de la fièvre, je ne suis pas loin, je ne vais pas demander à son père de rentrer. J’essaie de bosser pendant sa sieste, la gardienne sonne, inspection des robinets, il y a une fuite d’eau dans l’immeuble. Panne d’inspiration, mes collègues ne sont pas là pour me distraire ni pour me remotiver. Je suis toujours en jogging, hirsute, limite désocialisée. Ma chef appelle : « Au fait, t’as vu le dossier de L’Obs (n° 2262 - 13 au 19 mars 2008) sur le stress au travail ? Il y a un gars qui raconte qu’il était passé au télétravail pour être plus cool, mais que, en fin de compte, il était encore plus stressé. »

    Je rencontre Luce Janin-Devillars, psychologue clinicienne, psychanalyste et coach. Elle accompagne, à la demande de leur employeur, des salariés incités à passer au télétravail. « Parfois, la proposition est perçue comme une libération : finis la hiérarchie, les horaires, la promiscuité, c’est un allégement. Parfois, la perte du cadre de l’entreprise peut s’avérer très anxiogène. Les uns ne savent plus s’organiser et errent entre le frigo et la télé. Les autres travaillent sans plus savoir s’arrêter, de peur d’être oubliés par l’entreprise. L’éloignement crée souvent la peur du placard ou du licenciement. »

    Autre difficulté majeure : savoir ériger des barrières entre la sphère privée et la sphère professionnelle. En tant que psychanalyste, Luce Janin-Devillars travaille avec les salariés délocalisés sur « la représentation du temps, les contenants psychiques qui doivent trouver une traduction dans l’espace, et la notion de limite ». Elle note que « le travail à domicile peut avoir des effets bénéfiques sur les relations familiales : qui a le droit de toucher à l’ordinateur, à quel moment on peut déranger celui qui travaille, qui fait les courses, autant d’occasions de redéfinir les règles, les interdits, la différence des sexes et des générations ». Son optique : « Le télétravail n’est pas si idyllique que l’on croit, mais on peut faire de ce changement pas toujours désiré une occasion de croissance personnelle. »

     

    Jeudi

    Je réfléchis en pliant du linge, toujours ça de moins à faire ce week-end. Je me dis : « Le télétravail, c’est bien et c’est pas bien, il faudrait pouvoir varier les plaisirs. » J’appelle Hélène Vecchiali, psychanalyste et coach, elle aussi. Elle me raconte : « Eh bien moi, je viens de reprendre un bureau à l’extérieur. J’ai longtemps travaillé chez moi. Quand les enfants étaient petits, c’était super, mais là, je ne profite plus ni du boulot, ni de la maison. J’ai besoin de cloisonner. » D’après son expérience, toutes générations confondues, « les femmes ont plus de mal que les hommes à ne pas se laisser distraire dans leur travail par un lave-vaisselle à vider. Nous avons tendance à avancer avec toutes nos casquettes à la fois, au risque de la dispersion. »

    Sur ce, ma chef m’appelle : « Tu sais, je comprends que tu aimes être chez toi, mais moi, j’aime bien travailler en équipe, l’émulation, la convivialité, tout ça me rend heureuse. Et puis j’aime bien voir ta mine le matin, savoir si tu te sens bien ou pas. » Mes copines m’envoient des e-mails taquins : « Alors, tu te la coules douce ? » Elles sont au courant d’« un tas de trucs qu’elles ne me diront pas si je ne reviens pas tout de suite au journal ». J’ai un pincement en pensant à notre complicité, à l’énergie de la vie de bureau. Je pense à mon amie C., formatrice en ressources humaines. Son idéal est d’alterner, « quelques mois au siège, pour être dans le bain, jusqu’à ce que j’en aie assez de la vie de bureau, et quelques mois à la maison, pour peaufiner mon approche, jusqu’à avoir de nouveau besoin de l’expertise des autres ». Ou comment avancer en tenant compte d’aspirations qui évoluent. Moi aussi, je me vois bien alterner : deux jours au journal, trois jours à la maison. Reste à convaincre ma hiérarchie que si le travail est bien fait, il n’y a pas de mal à se faire du bien.

     

    Les questions à se poser

    Avant de négocier une délocalisation à domicile, les spécialistes en psychologie du travail invitent à réfléchir à sept points essentiels.

    Mes motivations : le télétravail serait une fuite, ou la condition d’un épanouissement professionnel et personnel ?
    Mon autonomie : ai-je besoin de cadres, ou puis-je organiser mon travail sans aide ni incitation extérieure ?
    Mon besoin de sociabilité : ai-je une vie sociale suffisamment riche pour choisir la solitude dans le travail sans souffrir d’isolement ?
    Mon couple : le partage des tâches est-il assez équitable pour que je n’hérite pas de toutes les corvées ménagères ?
    Ma maison : y a-t-il un endroit où je pourrais travailler et qui ne serait qu’à moi (pas la table de la cuisine) ?
    Ma capacité à dire non : saurais-je me protéger des intrusions et sollicitations en tout genre (accompagner une sortie scolaire, accueillir le plombier pour la voisine…) ?
    Mon droit à l’erreur : puis-je tenter l’expérience et revenir dans l’entreprise si le télétravail ne me convient pas ?

     

    Source : extraits de psychologies.com

     

    « La chataigneGourmandise de fenouil »
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